L’histoire de la profession dentaire au Québec
La pratique actuelle de la médecine dentaire est le fruit du mariage
réussi de l’art et de la science dentaires. Si la science
dentaire est un apport des temps modernes, l’art dentaire, quant à lui, remonte
aux civilisations anciennes. En effet, l’étude des vestiges
de l’Antiquité révèle que le mal de dents est
une calamité difficilement maîtrisée qui entraîne
le plus souvent la perte des organes affectés. L’atteinte
à l’harmonie des traits du visage et les problèmes
de mastication obligent les thérapeutes à inventer et à
utiliser des pièces de remplacement fabriquées à
l’aide des matériaux disponibles, tels que l’or et l’ivoire.
Cependant, ils sont la plupart du temps incapables de suppléer
tant soit peu aux fonctions perdues.
Il faudra attendre jusqu’au XVIIIe siècle, en Europe, pour
que la situation s’améliore, grâce aux barbiers –
les précurseurs des chirurgiens. Toutefois, leur pratique se limite
souvent à l’extraction des dents au moyen d’instruments
rudimentaires. L’iconographie de l’époque montre que
l’audace et la dextérité dont ils font preuve leur
attirent une clientèle en quête du soulagement d’un
mal intolérable : la rage de dents.
Au Québec, la « dentisterie » sera évoquée
pour la première fois dans les récits des expéditions
de Jacques Cartier. Lors de son second voyage, en 1535, l’explorateur
passe l’hiver avec son équipage sur les bords du fleuve Saint-Laurent.
Privés de fruits et de légumes, plusieurs hommes souffrent
du scorbut, une maladie qui entraîne la perte de leurs dents puis
cause la mort d’un grand nombre d’entre eux. Les survivants
doivent leur guérison aux Indiens, qui leur font boire des décoctions
d’écorces de conifères riches en vitamine C. Hélas,
on ne découvrira qu’au XXe siècle les vertus de cette
vitamine pour guérir le scorbut.
Avec l’arrivée de Samuel de Champlain et de ses compagnons,
au début du XVIIe siècle, la Nouvelle-France peut compter,
du moins à Québec, sur les multiples talents du sieur Louis
Hébert. Le défricheur et bâtisseur est également
arracheur de dents, un art qu’il pratique avec d’autres fondateurs
de la colonie, tel que Robert Giffard, le premier médecin de Québec.
En Amérique du Nord, la pratique de l’art dentaire est encore
laissée à l’initiative du premier venu jusqu’au
milieu du XIXe siècle. Parmi ceux qui se prévalent du titre
de dentiste, certains acquièrent leur expérience selon le
mode d’apprentissage recommandé, c’est-à-dire
en faisant des stages dans un cabinet de dentiste. Aux États-Unis,
les dentistes sont reconnus comme des professionnels autonomes lorsque
la première école dentaire est fondée, à Baltimore,
en 1840, et d’autres par la suite dans la plupart des grandes villes
américaines.
La reconnaissance de la formation
Au Canada, les premières lois qui reconnaissent l’exercice
de la profession dentaire sont adoptées en 1868, en Ontario, et
l’année suivante au Québec. L’Association des
chirurgiens dentistes de la province de Québec voit le jour en
1869. La profession peut alors réglementer la pratique professionnelle,
fixer les compétences minimales requises pour exercer la profession,
déterminer le contenu des programmes d’études et des
stages, et inscrire à son tableau les praticiens aptes à
obtenir le droit de pratique.
L’Association ne regroupe qu’une quinzaine de membres durant
ses premières années d’existence. Toutefois, le tableau
de l’année 1898 fait état de 139 membres inscrits –
83 de langue anglaise et 56 de langue française qui sont
établis surtout à Montréal (70 %), à Sherbrooke
(10 %), à Québec (7 %), à Trois-Rivières et
dans la vallée du Richelieu.
À cette époque, aucun établissement d’enseignement
n’offre un programme de formation des dentistes. Le système
d’apprentissage est toujours en vigueur, de sorte qu’un futur
dentiste se forme dans un cabinet, chez son patron, en donnant des soins
à la clientèle. Il doit aussi, dans la mesure du possible,
suivre des cours dans les sciences de base jugées essentielles
à sa formation. Ces cours sont offerts seulement dans une faculté
de médecine.
L’Association a un grand défi à relever : convaincre
une institution de haut savoir de prendre en charge la formation des dentistes
anglophones et francophones. Il faut dire qu’entre-temps, une proportion
importante d’écoles dentaires américaines se sont affiliées
à des universités, et les étudiants obtiennent le
diplôme de Doctor of Dental Surgery (DDS). L’Association
vise la création d’un tel diplôme. Elle dispose déjà
d’un corps professoral – le Collège dentaire – qui
peut dispenser une partie de l’enseignement théorique et pratique.
Forte de ces ressources, l’Association sollicite l’Université
McGill et l’Université Laval, alors à Montréal,
afin qu’elles ajoutent un programme d’études dentaires
à leur cursus. Les deux refusent.
En 1892, l’Université Bishop de Lennoxville, qui a déjà
une faculté de médecine à Montréal, se montre
intéressée au projet. Elle crée un Department
of Dentistry rattaché à la faculté de médecine
et en confie la direction au Dr George W. Beers. En étant intégré
à la faculté de médecine, le programme d’études
dentaires privilégie, dans un sens, les titulaires d’un DDS.
En effet, ils peuvent obtenir également un diplôme de docteur
en médecine (DMD) à la fin de deux autres années
d’études.
Le programme ne connaît pas le succès escompté, en
partie parce que l’Université Bishop s’est engagée
à assurer l’enseignement dans les deux langues et que les
étudiants ne sont pas assez nombreux. En 1903, l’Université
Bishop ferme le département et cède ses équipements
à Eudore Dubeau, secrétaire de l’Association. Ce dernier
fait appel à l’Université Laval à Montréal
et obtient qu’une école dentaire y soit affiliée, en
1904. Il deviendra le premier doyen de cette école. Parallèlement,
le Dr A. W. Thornton réussit à intégrer
un programme d’études dentaires à l’Université
McGill, laquelle crée un Department of Dentistry rattaché
à la faculté de médecine.
Depuis 1921, les facultés de médecine dentaire de l’Université
McGill et de l’Université de Montréal assument pleinement
leur rôle de formation des dentistes québécois. Celle
de l’Université Laval à Québec sera inaugurée
en 1970. Le Québec compte aujourd’hui trois facultés
qui donnent l’enseignement requis pour assurer la qualité
des soins buccodentaires à la population.
La naissance de l’Ordre des dentistes du
Québec
En 1910, l’Association des chirurgiens dentistes du Québec
devient le Collège des chirurgiens dentistes de la province de
Québec (CCDPQ), imitant ainsi la profession médicale qui
s’était incorporée sous le nom de Collège des
médecins et chirurgiens du Bas-Canada, en 1843. Ce faisant, elle
lève l’ambiguïté de la désignation de Collège
dentaire, qui regroupait le personnel enseignant à l’Université
Bishop.
Avec l’entrée en vigueur du Code des professions,
en 1974, le CCDPQ devient l’Ordre des dentistes du Québec.
Cette nouvelle désignation ne modifie aucunement le rôle
de l’organisme ni ses obligations en matière de protection
du public. Ses responsabilités comprennent, entre autres, le maintien
de la qualité des services dentaires à la population et
l’établissement de règles de pratique et de déontologie
rigoureuses.
Ce texte a été rédigé par le Dr Jean-Paul
Lussier.
Information supplémentaire : Dr Jean-Paul Lussier, La Faculté
de médecine dentaire de l’Université de Montréal.
1904-2004. Cent ans d’existence. Un siècle de progrès.
Québec Amérique, 2004.