L’histoire de la profession dentaire au Québec

La pratique actuelle de la médecine dentaire est le fruit du mariage réussi de l’art et de la science dentaires. Si la science dentaire est un apport des temps modernes, l’art dentaire, quant à lui, remonte aux civilisations anciennes. En effet, l’étude des vestiges de l’Antiquité révèle que le mal de dents est une calamité difficilement maîtrisée qui entraîne le plus souvent la perte des organes affectés. L’atteinte à l’harmonie des traits du visage et les problèmes de mastication obligent les thérapeutes à inventer et à utiliser des pièces de remplacement fabriquées à l’aide des matériaux disponibles, tels que l’or et l’ivoire. Cependant, ils sont la plupart du temps incapables de suppléer tant soit peu aux fonctions perdues.Fermier chez le dentiste, Johann Liss, c. 1616-17

Il faudra attendre jusqu’au XVIIIe siècle, en Europe, pour que la situation s’améliore, grâce aux barbiers – les précurseurs des chirurgiens. Toutefois, leur pratique se limite souvent à l’extraction des dents au moyen d’instruments rudimentaires. L’iconographie de l’époque montre que l’audace et la dextérité dont ils font preuve leur attirent une clientèle en quête du soulagement d’un mal intolérable : la rage de dents.

Au Québec, la « dentisterie » sera évoquée pour la première fois dans les récits des expéditions de Jacques Cartier. Lors de son second voyage, en 1535, l’explorateur passe l’hiver avec son équipage sur les bords du fleuve Saint-Laurent. Privés de fruits et de légumes, plusieurs hommes souffrent du scorbut, une maladie qui entraîne la perte de leurs dents puis cause la mort d’un grand nombre d’entre eux. Les survivants doivent leur guérison aux Indiens, qui leur font boire des décoctions d’écorces de conifères riches en vitamine C. Hélas, on ne découvrira qu’au XXe siècle les vertus de cette vitamine pour guérir le scorbut.

Avec l’arrivée de Samuel de Champlain et de ses compagnons, au début du XVIIe siècle, la Nouvelle-France peut compter, du moins à Québec, sur les multiples talents du sieur Louis Hébert. Le défricheur et bâtisseur est également arracheur de dents, un art qu’il pratique avec d’autres fondateurs de la colonie, tel que Robert Giffard, le premier médecin de Québec.

En Amérique du Nord, la pratique de l’art dentaire est encore laissée à l’initiative du premier venu jusqu’au milieu du XIXe siècle. Parmi ceux qui se prévalent du titre de dentiste, certains acquièrent leur expérience selon le mode d’apprentissage recommandé, c’est-à-dire en faisant des stages dans un cabinet de dentiste. Aux États-Unis, les dentistes sont reconnus comme des professionnels autonomes lorsque la première école dentaire est fondée, à Baltimore, en 1840, et d’autres par la suite dans la plupart des grandes villes américaines.

La reconnaissance de la formation

Au Canada, les premières lois qui reconnaissent l’exercice de la profession dentaire sont adoptées en 1868, en Ontario, et l’année suivante au Québec. L’Association des chirurgiens dentistes de la province de Québec voit le jour en 1869. La profession peut alors réglementer la pratique professionnelle, fixer les compétences minimales requises pour exercer la profession, déterminer le contenu des programmes d’études et des stages, et inscrire à son tableau les praticiens aptes à obtenir le droit de pratique.

L’Association ne regroupe qu’une quinzaine de membres durant ses premières années d’existence. Toutefois, le tableau de l’année 1898 fait état de 139 membres inscrits – 83 de langue anglaise et 56 de langue française qui sont établis surtout à Montréal (70 %), à Sherbrooke (10 %), à Québec (7 %), à Trois-Rivières et dans la vallée du Richelieu.

À cette époque, aucun établissement d’enseignement n’offre un programme de formation des dentistes. Le système d’apprentissage est toujours en vigueur, de sorte qu’un futur dentiste se forme dans un cabinet, chez son patron, en donnant des soins à la clientèle. Il doit aussi, dans la mesure du possible, suivre des cours dans les sciences de base jugées essentielles à sa formation. Ces cours sont offerts seulement dans une faculté de médecine.

L’Association a un grand défi à relever : convaincre une institution de haut savoir de prendre en charge la formation des dentistes anglophones et francophones. Il faut dire qu’entre-temps, une proportion importante d’écoles dentaires américaines se sont affiliées à des universités, et les étudiants obtiennent le diplôme de Doctor of Dental Surgery (DDS). L’Association vise la création d’un tel diplôme. Elle dispose déjà d’un corps professoral – le Collège dentaire – qui peut dispenser une partie de l’enseignement théorique et pratique. Forte de ces ressources, l’Association sollicite l’Université McGill et l’Université Laval, alors à Montréal, afin qu’elles ajoutent un programme d’études dentaires à leur cursus. Les deux refusent.

En 1892, l’Université Bishop de Lennoxville, qui a déjà une faculté de médecine à Montréal, se montre intéressée au projet. Elle crée un Department of Dentistry rattaché à la faculté de médecine et en confie la direction au Dr George W. Beers. En étant intégré à la faculté de médecine, le programme d’études dentaires privilégie, dans un sens, les titulaires d’un DDS. En effet, ils peuvent obtenir également un diplôme de docteur en médecine (DMD) à la fin de deux autres années d’études.

Le programme ne connaît pas le succès escompté, en partie parce que l’Université Bishop s’est engagée à assurer l’enseignement dans les deux langues et que les étudiants ne sont pas assez nombreux. En 1903, l’Université Bishop ferme le département et cède ses équipements à Eudore Dubeau, secrétaire de l’Association. Ce dernier fait appel à l’Université Laval à Montréal et obtient qu’une école dentaire y soit affiliée, en 1904. Il deviendra le premier doyen de cette école. Parallèlement, le Dr A. W. Thornton réussit à intégrer un programme d’études dentaires à l’Université McGill, laquelle crée un Department of Dentistry rattaché à la faculté de médecine.

Depuis 1921, les facultés de médecine dentaire de l’Université McGill et de l’Université de Montréal assument pleinement leur rôle de formation des dentistes québécois. Celle de l’Université Laval à Québec sera inaugurée en 1970. Le Québec compte aujourd’hui trois facultés qui donnent l’enseignement requis pour assurer la qualité des soins buccodentaires à la population.

La naissance de l’Ordre des dentistes du Québec

En 1910, l’Association des chirurgiens dentistes du Québec devient le Collège des chirurgiens dentistes de la province de Québec (CCDPQ), imitant ainsi la profession médicale qui s’était incorporée sous le nom de Collège des médecins et chirurgiens du Bas-Canada, en 1843. Ce faisant, elle lève l’ambiguïté de la désignation de Collège dentaire, qui regroupait le personnel enseignant à l’Université Bishop.

Avec l’entrée en vigueur du Code des professions, en 1973, le CCDPQ devient l’Ordre des dentistes du Québec. Cette nouvelle désignation ne modifie aucunement le rôle de l’organisme ni ses obligations en matière de protection du public. Ses responsabilités comprennent, entre autres, le maintien de la qualité des services dentaires à la population et l’établissement de règles de pratique et de déontologie rigoureuses.

Ce texte a été rédigé par le Dr Jean-Paul Lussier.

Information supplémentaire : Dr Jean-Paul Lussier, La Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal. 1904-2004. Cent ans d’existence. Un siècle de progrès. Québec Amérique, 2004.